La «Tentation du Bitume»

Tentation du BitumeLa «Tentation du Bitume»
Où s’arrêtera l’étalement urbain ?

2012, édition rue de l’échiquier, Paris
Les Auteurs : Eric Hamelin, Olivier Razemon

Eric Hamlein est sociologue urbaniste et responsable du bureau d’étude « Repérage Urbain » Il donne des cours à l’université de Rouen et l’institut d’urbanisme à Paris.
Olivier Razemon est journaliste spécialisé dans les transports et l’urbanisme. Il travaille entre autres pour « Le Monde » et le magazine « Géomètre ».

Résumé de l’ouvrage proposé par Jan :

Le livre préfacé de Roland Castro est scindé en quatre parties :

  1. Les faits : « Les croqueurs de terre »
  2. Les causes : « Le rouleau compresseur »
  3. Les enjeux : « Le prix à payer » – « Idees reçues et beaux discours »
  4. Les perspectives : « Solutions à l’horizon » – « La fin de la boulimie »

Au début de l’ouvrage, les auteurs se projettent dans le futur en présentant un scénario de l’état du territoire du nord-est de la France en 2037 qui décrit de graves problèmes sociaux assortis d’insécurité et de dépendance dans l’hypothèse d’un urbanisme non maîtrisé.

1. « Les croqueurs de terre »

L’état des lieux brosse un tableau de la consommation d’espace en France :

En 2010, 49000 km², soit 8,3% du territoire est artificialisé. Surprenant : Sur les 49000 km² artificialisés, seul 17% sont occupés par des bâtiments, tandis que 47% sont recouverts de bitume ou d’autres revêtements de ce type.

Au rythme actuel, environ 6000 km² sont « grignotés » tous les dix ans, soit environ la taille d’un département.

Les auteurs parlent aussi du « visage » de l’étalement urbain et notent l’absence d’êtres humains dans l’espace public de beaucoup de lotissements récemment créés et notent aussi des « détails » comme le manque d’espace de rencontre, tels des bancs. Beaucoup d’extension récentes des villes s’apparentaient à des espaces fermés, ce qui se traduit souvent dans les noms (« Clos »,…).

Ils disent qu’avec la périurbanisation la notion même de « ville » change de nature : autrefois c’était un habitat dense et multifonctionnel (commerces,…), aujourd’hui la proximité et la densité se sont souvent perdues.

Ainsi, dans de nombreuses communes, l’espace artificialisé a augmenté dans des proportions vertigineuses, alors que le nombre d’habitants et/ou le nombre d’emplois n’a que peu augmenté (ou pas du tout).

2.« Le rouleau compresseur »,

Dans le deuxième chapitre, les auteurs expliquent les causes et les dynamiques qui mènent à l’artificialisation continue des sols.

D’emblée les auteurs font le lien entre l’étalement urbain et la vitesse des transports : la généralisation de la voiture particulière et l’infrastructure créée pour elle sont citées comme un facteur important du développement tentaculaire de nos villes. Il a été vérifié que la vitesse ne permet que rarement de gagner du temps, mais qu’elle rallonge tout simplement les trajets Dès lors, il est possible de vivre à la campagne et de travailler en ville.

Les auteurs évoquent aussi le besoin accru en surface habitable, entre autre engendré par les nombreuses familles recomposées. En France, le taux d’occupation moyen d’un logement est passé de 3,1 personnes en 1968 à 2,3 personnes en 2008.

Autre facteur d’influence : le tourisme, et notamment le nombre élevé de résidences secondaires dans certains secteurs, mais aussi la création d’équipements touristiques de superficie énorme et nécessitant des infrastructures importantes (tel que Disneyland).

Puis, la superficie dévolue aux centres commerciaux a progressé de 44% dans l’espace de 12 ans /1992 – 2004), tandis que la consommation n’a augmenté que de 14%.

Pour finir, le rêve français du pavillon avec jardin est également analysé dans son contexte : la vétusté des logements dans les villes et les nombreux grands ensembles en France ont nourri le rêve pavillonnaire où on est chez soi : la maison à tout prix.

Face à ces tendances sociétales les auteurs constatent que les politiques publiques en matière d’urbanisme ne sont pas adaptées pour concevoir un urbanisme maîtrisé :

  • trop de réglementations mal accordées, opaques et souvent incomprises par les décideurs locaux
  • la multiplication des décideurs qui éparpillent les décisions (le « millefeuille français »)
  • un manque d’urbanisme : un simple raisonnement technique sans vraiment prendre en compte les besoins des personnes concernées
  • une logique financière à court terme (p.e. des mairies qui cèdent à la pression d’entreprises)

Les auteurs ne cherchent pas un seul coupable, mais expliquent bien que le rouleau compresseur est une dynamique faite de « choix faciles » et de « lâchetés quotidiennes » : « Le processus résulte d’une longue chaîne d’irresponsabilité ».

 3. « Enjeux »

Ici on traite des conséquences qu’engendre l’urbanisme consommateur d’espace. En premier lieu sont évoqués les risques environnementaux plus ou moins connus :

  • risque pour l’agriculture de proximité
  • diminution de la biodiversité
  • contamination de la nappe phréatique
  • pollution de l’air

Les auteurs constatent aussi une ségrégation sociale accrue dans une ville étalée où chaque « caste » a son quartier bien défini.

Par ailleurs « la privatisation de l’espace » nuit à son accessibilité (à l’exemple des voiries réservées aux voitures où les piétons et cyclistes sont relégués sur les bas-côtés).

Les auteurs pointent aussi la dépendance à la voiture que subissent les habitants des quartiers excentrés et qui peut se révéler fatale en cas de problème financier ou de santé : « habiter en zone périurbaine c’est se condamner à la mobilité perpétuelle ».

Le livre aborde également le coût de l’entretien d’une ville étalée à moyen et long terme, car : « plus le territoire est vaste, plus il faut l’équiper ». Sont présentés des exemples de communes qui ont déjà des problèmes à faire face à l’entretien de leur infrastructure éclatée.

Les auteurs mettent en garde contre les idées reçues. Ils expliquent qu’un simple retour en arrière vers le « bon vieux temps » ne serait pas possible, et que l’on focalise trop la critique sur la ville pavillonnaire : les décideurs auraient tendance à oublier que la densification concerne également l’emploi, les services, les équipements, etc.

Ils vont jusqu’à dire que la lutte contre l’étalement urbain n’a fait qu’accentuer l’émiettement urbain, par exemple si l’on procède à une densification non-attractive ou si la politique n’est pas concertée entre les communes.

Les bonnes volontés et les lois visant à limiter l’étalement urbain (Loi SRU et Grenelle II) sont en contradiction avec des dispositifs financiers et fiscaux favorables à la construction en périphérie.

On jette aussi un regard critique sur les écoquartiers : la valeur écologique d’un projet immobilier n’est pas déterminée par le seul bilan énergétique de l’habitat. Des facteurs comme l’emplacement, l’accessibilité, le choix de matériaux (locaux ?), la densité du bâti etc. y contribuent également.

 4. « Perspectives à l’Horizon » :

Face aux problèmes constatés les auteurs proposent des solutions concrètes :

  • Superposer et partager les usages (empiler d’abord bureaux, parkings, hangars et usines)
  • Recycler le territoire (réinvestir des terrains délaissés dans les centres et autour des gares)
  • Renoncer aux zonages (prévoir la mixité)
  • Revitaliser les centres des grandes villes pour qu’ils redeviennent attractifs pour les résidents

Il est précisé que ce chemin n’est pas toujours facile et qu’il faut prévoir des longues périodes de consultation avec les riverains et autres personnes concernées.

On démontre également que cette politique visant à créer « la ville des courtes distances » ne fonctionnera pas si l’on ne réduit pas la place de la voiture dans la ville ; une politique volontariste en faveur des « modes doux » est un gage de réussite.

Nos deux auteurs détaillent différentes tendances sociétales propices à repenser la ville :

  • d’abord la crise économique et énergétique, car elle remet en question nos comportements, y compris notre dépendance à la voiture et ses conséquences pour la ville. Par ailleurs sont citées des études récentes, démontrant que l’attraction d’une vie basée sur la voiture diminue.
  • ensuite l’argument économique : dans un temps ou les acteurs de la « croissance écologique » élaborent le modèle d’une ville dense et vivante, la ville compacte, elle, attire par ses opportunités économiques et culturelles.

Et pour finir le vieillissement de la population est aussi un facteur de retour vers une ville dense, car les personnes âgées sont moins mobiles et ont davantage besoin de services de proximité.

Analyse de l’ouvrage :

Ce livre est remarquable, car les auteurs portent un regard à la fois compétent, engagé et nuancé sur la crise de la ville qui fait partie d’une crise de société. Ils osent aborder un réel problème de la société actuelle en prenant du recul et en mettant en exergue ses différentes facettes. Ils ne succombent pas à la tentation de chercher un seul coupable, mais ils font état de la complexité des processus de décision.

Leur livre est constructif, car il propose des solutions, des issus nécessaires à cette impasse du toujours plus et toujours plus grand.

Ce livre est bien documenté, et abordable pour tous y compris sa partie juridique. Sa lecture est à recommander à toute personne intéressée par l’environnement dans lequel il vit et plus particulièrement aux politiques, des élus locaux jusqu’aux décideurs sur le plan national.

Les constats et analyses peuvent se vérifier auprès de la plupart des communes françaises. L’analyse d’exemples locaux permettent de mieux comprendre le problème :

Ainsi, la commune de Dorlisheim a pratiquement doublé la surface constructible dans les 20 dernières années pour gagner environ 300 habitants ,soit 14% d’habitants en plus pour un doublement de la surface urbanisée (DNA du 31 octobre).

En prenant un exemple sur une période plus longue, on constate qu’en 1922 Molsheim comptait environ 2800 habitants; la surface urbanisée correspondait alors à environ 0,5 km². Cela signifie que moins de 5% du ban communal (qui est de 10,85 km² ) était urbanisé, les 95% restants étaient des champs, des vignes, la forêt etc.

En 2010, environ 4,6 km² du ban communal sont urbanisés, cela correspond à pas moins de 42% de la surface totale (et inextensible) : en 90 ans, la population a triplé, mais la surface urbanisée a été multipliée par neuf.

Une partie importante de l’espace ainsi artificialisé dans les 20 dernières années est le fait de délocalisations et en partie de créations d’activités artisanales, industrielles et commerciales ainsi que de la création des infrastructures routières qui en découlent , tandis que la population n’a pratiquement plus augmentée.

Aujourd’hui il est surtout important de comprendre la logique de cette évolution et le fait que les conséquences nous menacent directement : la consommation de terres agricoles fertiles, la pollution supplémentaire, un bilan énergétique désastreux, des tensions sociales,…

Si l’on continue à bétonner notre environnement ici et ailleurs, à moyen terme il ne nous restera ni la place ni les moyens pour vivre décemment. C’est ce que nous montre ce livre lucide et franc ; il démontre aussi qu’il existe des solutions modernes et adaptées.

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